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Dieu et le Christ, selon Jean Calvin
"L’un des défis de la théologie chrétienne est celui de penser la possibilité d’une médiation entre Dieu et les hommes qui préserve l’altérité de Dieu, ne divinise pas l’homme et qui, cependant, fasse droit à leur possible rencontre."
par François Clavairoly
La Réforme, placée devant ce défi, répond en tenant ferme l’idée de l’altérité de Dieu et de la distance radicale entre le divin et l’humain. Elle va, avec Calvin notamment, déployer un discours "théocentrique". Ce théocentrisme s’origine dans la redécouverte de la justification par la foi : justification dont l’initiative revient à Dieu seul. Un Dieu juste et qui offre sa justice, une justice - un salut- que l’homme reçoit, qui ne peut être que reçue et non construite. Le théocentrisme de Calvin affirme une extériorité du salut comme grâce offerte (sola gratia). Ici se trouve marquée cette forte discontinuité entre Dieu et tout registre de la création, du monde ou de l’Église. Mais affirmer que la Parole de Dieu atteint vraiment l’humanité, proclamer que sa grâce sauve réellement ceux qui sont perdus, bref, penser théologiquement cette discontinuité, pose la question d’une nécessaire médiation entre Dieu et les hommes. Et penser cette thématique de la médiation est justement ce que les théologiens assignent à la christologie.
Penser la discontinuité Calvin va se démarquer par rapport à deux développements de cette thématique de la médiation au XVIe siècle : L’un, issu de la Réforme radicale, tend à relativiser toute médiation d’ordre symbolique et institutionnel, insistant sur la possibilité enfin acquise d’un accès direct à Dieu, notamment par l’inspiration, la prière, les dons de l’Esprit. La figure du Christ demeurera importante, certes, mais s’effacera quelque peu comme œuvre de médiation, devant les manifestations de l’Esprit Saint qui actualise "immédiatement" (sans médiation) la réalité divine dans la vie des fidèles. L’autre, issu de la tradition catholique, insistera au contraire sur l’importance de la médiation que l’Église elle-même a pour vocation d’assumer, en une sorte de linéarité, de continuité divino-humaine avec la vocation du Christ. Cette médiation, opérée par le ministère et à travers la gestion du sacrement, ouvrira la voie à une conception vicariale de l’Église, instance centrale dans l’œuvre de médiation, requérant la mise en système d’un ordre, donnant à voir les termes d’une sacralité et demandant une obéissance.
Un christocentrisme dynamique Devant ces deux développements, Calvin pensera la discontinuité en termes dialectiques. Au théocentrisme nécessaire rappelant la transcendance de Dieu, il va, en son cœur même et en relation avec lui, déployer un christocentrisme dynamique : le Livre II de l’Institution de la religion chrétienne rappellera que l’alliance entre Dieu et les hommes est révélée autant dans l’ancien que dans le nouveau Testament. Il donnera à comprendre : - que Christ est au fondement effectif d’un salut énoncé dans toute la bible ; - que l’Évangile est déjà contenu dans la Loi et annoncé comme promesse, afin que le peuple (Israël, l’Eglise) soit fait "royaume sacerdotal pour Dieu", "élevé en dignité royale" et "fait participant de la gloire de Dieu" (1) ; - que c’est justement la plénitude de cette visée qui est "déployée en Jésus-Christ" ; - que ce déploiement du salut en Christ médiateur et sauveur s’étend depuis avant la création du monde, en passant par l’incarnation, la mort et la résurrection, jusqu’à l’Ascension, d’où il gouverne l’Eglise (2) ; - que le rapport entre Dieu et l’homme est médiatisé par le Christ, dans l’Esprit.
Théologie trinitaire, donc, sans conteste, asymétrie originaire de Dieu et de l’homme, centralité de la christologie comme lieu de médiation, et ouverture à la pneumatologie – témoignage intérieur du Saint Esprit - où le croyant (et l’Eglise) vit et se tient à distance du Christ en seigneurie, par la foi, et en reconnaît les dons salutaires en vue du témoignage. La christologie de Calvin évite ainsi le double écueil du spiritualisme qui s’égare et humilie le Christ et de l’ecclésiocentrisme qui effraie à force de le contrôler.
Notes 1. Calvin développera dans le "Catéchisme de Genève" de 1542, et l’Institution de la religion chrétienne, après les Pères de l’Église, Thomas d’Aquin et Luther, le thème des trois offices du Christ : roi, prêtre, prophète. 2. "Il est vrai que son ascension dénote quelque distance de lieux ; mais bien que Jésus-Christ soit absent selon le corps, nonobstant parce qu’il est avec Dieu, sa vertu répandue partout montre bien clairement sa présence spirituelle…" Et plus loin : "c’est à savoir qu’étant assis à la dextre du Père, il maintînt et gouvernât son Eglise par la vertu de son Esprit". Commentaire de l’Evangile de Jean. L’Ascension serait-elle la fête calvinienne par excellence, laissant place, enfin, à une sorte de libre et paradoxale absence-présence ?
© Réveil - décembre 2008
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