Giorgio Tourn
Un prophète en sa vallée
par Nelly DURET
En 1532, au synode de Chanforan, les vaudois décident de rejoindre les rangs de la Réforme. Ce faisant, ils attirent sur eux les foudres de l'Inquisition. Aujourd'hui, quel esprit anime les descendants de ces irréductibles montagnards ? Rencontre à Torre Pellice avec le pasteur Giorgio Tourn.
« Les vaudois, les hussites et les huguenots sont les premiers témoins de l'Europe. Une Europe protestante unie contre l'Antéchrist. Attention ! Ce terme théologique ne s'est pas incarné dans un individu, mais bien dans l'institution papale, prisonnière du dogme. Une institution qui n'a aucun fondement théologique et dont la politique répressive, au nom du Christ, est inacceptable. La voilà l'hérésie ! C'est pourquoi, le dialogue œcuménique est sans issue… »
Giorgio Tourn ne connaît pas la langue de bois ! Ses mots frappent et battent en brèche le politiquement correct. Lorsque l'Esprit l'effleure de son aile, « ce prophète des temps modernes » (ainsi défini par ses paroissiens), saisit l'Histoire à bras le corps pour l'infléchir, la plier, la marteler et se l'approprier à la lumière de son immense érudition et de ses inébranlables certitudes.
Une dédicace visionnaire
« Alors que j'avais treize ou quatorze ans, ma grand tante Eugénia, diaconesse, m'avait offert un livre sur l'exploration des pôles. Pourquoi ce thème, c'est bizarre, non ? Cet ouvrage portait la dédicace suivante : « A Giorgio, futur pasteur »… Mon avenir était tracé ». Le jeune Giorgio sort, en 1954, de l'école des prédicateurs de la faculté vaudoise de théologie (installée à Rome depuis 1922).
Commence alors un ministère au cours duquel cet infatigable agitateur d'idées fera référence à une foi enracinée dans la tradition familiale, une foi présentée comme un patrimoine spirituel : « transmis de génération en génération ».
Né sur une terre acquise de longue date à une hérésie médiévale, Giorgio assume l'héritage des barbes vaudois qui l'ont précédé en militant pour une piété « spontanée, simple et directe », méfiante envers l'institution. Le temps passant, ce pasteur, passionné d'histoire, va œuvrer, toujours tambour battant, à la création et la mise en réseau des petits musées locaux qui témoigneront de la foi réformée et assureront la conservation de la mémoire vaudoise dans ces vallées reculées.
« Mon grand-père travaillait dans les carrières de pierre. En 1943, une famille juive de Turin est venue se réfugier chez nous. A ceux qui lui montraient le danger d'une telle situation, mon grand-père répondait en citant la Genèse. Dieu a dit à Abraham : je bénirai ceux qui t'ont béni et maudirai ceux qui t'ont maudit. Voilà pourquoi la bénédiction du Seigneur s'étendra sur moi et sur ma famille, tandis que les Allemands, eux, seront maudits ! »
Un enracinement historique
Dans le creuset identitaire du valdéisme, Giorgio a développé un sens aigu de la liberté collective. Chez lui, à Rora, on votait libéral, fédéraliste, européen et humaniste, « Tout le contraire du fascisme » ajoute-t-il.
La persécution en pays vaudois, on connaît. On en porte encore les stigmates. L'exil, le ghetto, la discrimination… autant de termes qui témoignent du combat des populations pour la liberté religieuse, accordée en 1848 par un souverain savoyard.
Pour conjurer ce passé douloureux, dans le sillage de Tullio Vinay, Giorgio Tourn a participé à l'aventure du centre œcuménique international d'Agapè. Situé à Prali, ce centre réalisera un vaste programme d’échanges, en se référant à la multiculturalité pour avancer sur la voie de la réconciliation entre les peuples.
« A l'époque, dans les années cinquante, il nous fallait discuter sur le marxisme, sur les guerres de décolonisation, sur l'objection de conscience. Où ? Ni dans nos temples ni dans les locaux du parti communiste. Alors nous avons créé le centre de Prali. Notre hypothèse c'était de naître au monde, dans une démarche inverse à celle de Taizé. Mais nous n'avons pas réussi à contrôler le projet. Rendez-vous compte : douze paroisses vaudoises pour un projet européen démesuré ! Cela paraissait impossible, et pourtant… »
Un homme d’indignation
Le pasteur dit ses regrets, revient sur les enseignements d'une Eglise longtemps réfugiée dans la clandestinité, vibre en évoquant la « Glorieuse rentrée »*, et bouscule les idées reçues. La rencontre avec un tel homme n'est pas de tout repos car il ne ménage guère ses interlocuteurs. Gare à vous si vous risquez un faux pas intellectuel ! Il vous remettra sur le droit chemin par une question rapide dont il a induit la réponse. Manipulateur Giorgio ? Certes non. Mais homme d'indignations parce que homme de convictions. A coup sûr, on sort enrichi d'une joute verbale avec ce formidable débatteur. Le combattant inlassable, provocateur et pétri d'humour discourt, harangue, argumente, mime, puis soudain en un clin d'œil complice, vous place définitivement de son côté.
L'homme poursuit son itinéraire de visionnaire inspiré. Il saura faire flèche de tout bois pour réaliser de grands projets, tel celui de la fondation du Centre culturel vaudois. Une institution qui réunit en son sein la Tavola Valdese et la Société d'histoire vaudoise, dont il est président depuis 1975. La nouvelle structure se veut un carrefour où se rencontrent dans un esprit de liberté et de respect « le monde local, la culture italienne et le protestantisme européen ».
En 2010, Giorgio a accueilli, au centre culturel, le colloque des musées protestants européens, sur le thème : « L'identité européenne, projet ou réalité ? ». Les participants furent unanimes : quelle enrichissante rencontre que celle de ce bouillant jeune homme de quatre-vingt ans !
* La « Glorieuse rentrée » est le retour des Vaudois, de Genève dans leurs vallées piémontaises ; une troupe d'un millier d'hommes, épée et Bible en main, en 1689.
Repère
Le pasteur Giorgio Tourn est l’auteur de plusieurs ouvrages en français : Les vallées vaudoises, éd. Claudiana, 2002 Turin et les vallées olympiques, éd. Claudiana, 2006, avec Giorgio Bouchard Les Vaudois. L'étonnante aventure d'un peuple-Eglise, éd. Claudiana, 2010
© Réveil - Rencontre avec - mai 2011