Rencontre avec Christian Blaes :
L’inquiétude d'un juge
par Jean-Pierre ZEHNDER, Aix-en-Provence
Puissance des symboles ? Qu’il soit revêtu d’hermine ou en civil, le magistrat n’est pas un personnage anodin. Certes, il a été désacralisé en Mai 1968. Depuis, il s’est syndiqué. Il a contesté. Et le voici qui descend dans la rue. « La révolte des juges » est le signe d’un profond malaise. C’est l’inquiétude dont témoigne pour nous un magistrat protestant d’expérience, Christian Blaes, président de chambre auprès de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence.
Rigueur protestante ? Le président Blaes, 59 ans, silhouette d’hidalgo à mille lieux des caricatures d’un Daumier, n’est pas du genre à enjoliver sa biographie. Fils de magistrat alsacien, il a choisi la voie paternelle par « élimination ». Parce qu’il n’aimait pas les maths et n'était pas tenté par les carrières littéraires. Et puis, sincérité oblige : « A l’époque, la magistrature était encore une voie prestigieuse ». En 1976, année de son entrée à l’école nationale de la magistrature de Bordeaux, un millier de candidats se disputaient les 250 places mises au concours. Elles ne sont plus que 80 cette année.
Seize années durant, Christian Blaes va mettre sa formation de pénaliste au service du Parquet (les magistrats du ministère public chargés de requérir l’application de la loi). Substitut à Lyon, à Saint-Etienne, procureur à Bourgoin-Jallieu, procureur-adjoint à Lyon, il choisit de devenir juge, « au sens complet du terme », en optant pour la magistrature dite du « Siège ». Commence alors la période la plus passionnante de sa carrière. Juge doyen du pôle d’instruction de Grenoble, il est en charge des affaires politico-financières de l’ère post-Carignon, dossiers qui verront 32 élus traduits en correctionnelle. Toutefois, aux satisfactions succèdent bientôt les premières déconvenues. Dès l’aube des années 2000, les services de police sont détournés du travail judiciaire au profit d’une politique du chiffre. La petite délinquance prend le pas sur les enquêtes de corruption ou d’abus de pouvoirs.
Justice de luxe et usine à gaz
Après huit années de ce régime intense, Christian Blaes change à nouveau de registre. Nommé conseiller à la cour d’appel de Lyon, autrement dit juge, il préside de nombreuses sessions d’assises et en garde un souvenir nostalgique : « Pour moi c’est la plus belle fonction qu’un magistrat puisse exercer parce qu’on rend une justice de luxe. On prend le temps d’écouter, de confronter, de juger… On devrait pouvoir juger toutes les affaires judiciaires de la même manière… »
En sa qualité de président de cour d’assises, Christian Blaes aura également la responsabilité d’encadrer près d’un millier de jurés. Il en retire une leçon très positive : « C’est une excellente chose. On demande aux jurés d’avoir du bon sens. Ils l’ont souvent et ils s’aperçoivent comme il est difficile de juger. Ils ressortent de cette expérience différents et souvent bouleversés car ils réalisent que la personne qu’ils ont eu à juger pourrait être un fils ou un frère… »
Dans ces conditions, pourquoi ne pas étendre les jurés populaires comme cela est envisagé ? La réponse du président Blaes fuse : « Ce serait une usine à gaz absolument ingérable tant au point de vue logistique qu’à celui des coûts… De plus, la motivation de cette généralisation est purement politicienne. Elle réside dans l’espoir que les condamnations seraient plus sévères, ce qui est loin d’être avéré… »
« Pouce ! » au législateur
Promu en 2009 à la présidence d’une des quatre chambres d’instruction de la Cour d’appel d’Aix-en-Provence, Christian Blaes pourrait se retrancher derrière sa brillante carrière. Tout au contraire, il s’engage : « Je suis extrêmement inquiet pour l’avenir de la justice. Ce n’est pas nouveau, mais les juges sont détestés par les politiques. Le plus effrayant, c’est la schizophrénie ambiante. D’un côté, on concocte des lois toujours plus répressives. De l’autre, comme il y a trop de monde en prison, on essaie de trouver des solutions alternatives, la semi-liberté, le sursis avec mise à l’épreuve, les bracelets électroniques, les travaux d’intérêt général… Un trop-plein qui se vide et dont on fait porter la responsabilité au juge d’application des peines. A lui de deviner qui va récidiver comme dans l’exemple de Laetitia… »
L’inflation de réformes motivées par un « fait divers » conduit, selon M. Blaes, à une « insécurité juridique totale » aggravée par les interférences du droit européen. Dernier exemple en date : l’irruption de « la question prioritaire de constitutionnalité » invoquée dans le procès Chirac. En foi de quoi les juges n’en peuvent plus et demandent grâce : « Voilà à quoi nous aspirons tous. Nous disons « Pouce ! » au législateur. Laissez-nous travailler en paix ! »
Avec un budget (1,1 %) qui la place au 37e rang en Europe, derrière l’Azerbaïdjan, la justice française ne peut pallier les manques les plus criants. Ils concernent au premier chef les fonctionnaires de la justice, qu’il s’agisse des greffiers, des agents de probation ou des agents de bureau. De même, faute de crédits, les pôles d’expertise attendront alors qu’ils seraient d’un précieux apport dans la lutte contre la grande délinquance et les crimes sexuels. Christian Blaes déplore à ce sujet « l’état de déliquescence » de la psychiatrie et un suivi socio-judiciaire qui relève trop souvent du « leurre complet ».
La justice ne peut pas tout
Le verdict est sévère. Pour les magistrats, la coupe est pleine : « On demande à la justice de tout réparer, de tout sanctionner, de tout gérer, les problèmes de l’immigration, l’absence de politique de la ville, la crise de l’école… Nous ne pouvons que constater les pots cassés. On n’a pas non plus de boule de cristal pour prévoir ce que vont devenir les gens qui comparaissent devant nous. Pourtant, le jour où un crime est commis c’est le juge que l’on montre du doigt… »
Un petit coin de ciel bleu tempère ce réquisitoire. Christian Blaes ne se cherche pas un modèle ailleurs. Il croit encore à une conception française de la justice, qu’il juge bien plus égalitaire que le système anglo-saxon.
Et Dieu dans tout cela ? Christian Blaes n’élude pas la question. Il la reçoit avec un mélange d’humour et de gravité et y répond en paraphrasant Michel Rocard sur le même sujet : « ça ne m’étonnerait pas que ma pratique protestante induise ma pratique professionnelle… »
L’ambition du juge « est de pouvoir se regarder dans la glace le matin ». Sa respiration est d’une autre nature. Lorsqu'il se met en vacances de la justice des hommes, le président Blaes joue de l’orgue, incognito, au temple d’Aix. La musique comme remède à l’inquiétude…
© Réveil - Rencontre avec - juin 2008